L'intelligence émotionnelle

L’intelligence émotionnelle et le rôle des émotions 
dans l’apprentissage

Certaines rencontres sont décisives. Et certaines découvertes sont dues au hasard. Dans les années 1970, Antonio Damasio, professeur de neurologie, neurosciences et psychologie, rencontre Eliott. Suite à une opération d’une tumeur au cerveau localisée très près du cortex préfrontal, Eliott a changé de personnalité et se comporte de façon étrange. Il dispose de toutes ses capacités perceptives et intellectuelles, mais prend des décisions à l’encontre de ses intérêts. Il ne respecte plus aucune convention sociale et se détruit socialement. Il est incapable de travailler, de gérer un emploi du temps, ni un délai. Il s'est lancé dans des opérations financières douteuses qui l'ont ruiné. Et sa vie privée est également un fiasco (divorce, bref remariage, nouveau divorce).

A. Damasio aurait pu croiser Elliot sans y prêter attention. Il fut au contraire très intrigué, et analysa de très près son comportement pour en rechercher la cause, par les méthodes de la neuropsychologie. Il fit alors une hypothèse étonnante : les émotions sont nécessaires pour prendre une décision adéquate. La raison et les connaissances ne suffisent pas. Voilà pourquoi Elliott, privé d'émotions depuis sa lésion cérébrale, se trompe si souvent.

A. Damasio raconte l'histoire d'Elliot et développe sa théorie dans L'Erreur de Descartes (Odile Jacob, 1995).

Qu'est-ce que l'intelligence émotionnelle ?

``C'est l'art d'utiliser ses émotions.``
Goleman, 1995
``C'est l’habileté à percevoir et à exprimer les émotions, à les intégrer pour faciliter la pensée, à comprendre et à raisonner avec les émotions, ainsi qu’à réguler les émotions chez soi et chez les autres.``
Mayer & Salovey, 1997

Modèles de l’intelligence émotionnelle : Goleman, Steiner

Daniel Goleman, psychologue et journaliste scientifique, propose un modèle dans lequel il développe 4 concepts principaux :

La conscience de soi ou la capacité à comprendre ses émotions, à reconnaître leur influence, et à les utiliser pour guider nos décisions

La maîtrise de soi qui consiste à maîtriser ses émotions et impulsions et à s’adapter à l’évolution de la situation

La conscience sociale qui englobe la capacité à détecter et à comprendre les émotions d’autrui et à y réagir

La gestion des relations ou la capacité à inspirer et influencer les autres, tout en favorisant leur développement, et à gérer les conflits


Les 7 étapes de Claude Steiner (2014)

Etapes de l'alphabétisation émotionnelle


Anesthésie

Aucune émotion ni sensation ne parviennent à la conscience : on ne ressent rien. On voit les événements sans en être affecté. On est « blindé », anesthésié. Les accélérations cardiaques sont là mais hors de conscience : un mur nous sépare de nos sentiments.


Perception de sensations diffuses

On éprouve toutes sortes de sensations qui inquiètent : pression de la poitrine, accélération cardiaque, nœuds à l‘estomac, tremblements, chatouillis, douleurs, frissons, picotements… Cette sensibilité diffuse est une première étape dans la conscience de soi. Sortant de l’anesthésie, la personne perçoit des sensations, sans encore les relier à une expérience émotionnelle. Les sensations sont vécues de façon isolée, pas encore appropriées.


Expérience émotionnelle chaotique

Les émotions émergent, envahissent et débordent. Les sensations sont associées à des émotions, mais on ne sait pas encore les identifier clairement ni en saisir la cause. Dans un langage courant on parlerait d’une personne « émotive », on devrait plutôt parler d’hyperémotivité.

La Ligne verbale matérialise le seuil où l’émotion sort de l’inconscience et peut être verbalisée.


 Identification

Elle a deux fonctions principales :

1) Elle permet de différencier et d’organiser les affects, de prendre de la distance et de mettre ainsi de l’ordre dans le vécu intérieur. N’étant plus englué dans ses émotions, on peut les analyser.

2) Elle donne du sens à nos expériences, et rend possible la participation de nos émotions à la construction de nos relations à autrui.

L’identification est une étape nécessaire pour distinguer les émotions réactives (à exprimer) des sentiments parasites et dysfonctionnels (à élucider).


Causalité

Quand nos émois sont disproportionnés ou inadaptés aux situations, il peut s’agir d’un déplacement ou d’une projection dont il faut chercher les causes. On les identifie parfois dans le passé, proche ou lointain. Nos réactions et celles d’autrui deviennent alors compréhensibles et nous reprenons la main sur notre quotidien et sur nos relations.


Empathie

La compréhension de nos propres émotions mène à celle d’autrui. C’est l’empathie : une attention portée au vécu d’autrui, une écoute, une compréhension de ses émotions, sans jugement, ni excuse.

Quand on a peu conscience de ses propres émotions, et donc de celles d’autrui, on a une tendance naturelle à l’égocentrisme : on nie aux autres le droit d’agir en fonction de leur vécu personnel et interprète leurs comportements comme dirigés contre soi. Or quand quelqu’un se montre désagréable, c’est généralement involontaire (par peur, par défense…). Le plus souvent notre interlocuteur-trice n’imagine pas la souffrance qu’il-elle nous inflige.

Conscience de soi et empathie nous ouvrent à une compréhension plus profonde de nos relations.


Interactivité

En prenant conscience de la réalité affective d’autrui, nous mesurons l’impact de nos gestes, paroles et attitudes envers l’autre. Mieux nous connaissons nos émotions, plus nous sommes capables de comprendre ce que ressent autrui. Notre empathie se développe et permet de créer une intimité, une interactivité entre nos états d’âme et ceux des autres. L’interaction créée est la condition d’une véritable autonomie.

Nos comportements provoquent des réactions chez les autres. En assumer la responsabilité nous garantit des relations harmonieuses plus sûrement que renvoyer systématiquement l’autre à lui-même.

``Se connaître est un besoin vital.``
Carl Rogers

Emotion et apprentissage

« L’apprentissage devrait maintenant être considéré comme un processus cognitif et émotionnel où le rôle des émotions n’est pas d’interférer négativement avec la visée éducative mais aussi d’apporter des ressources spécifiques sous forme de feed-back nécessaires à l’apprentissage. La compréhension ne se manifeste-elle pas en nous d’abord par une émotion et par une satisfaction qui peuvent guider le raisonnement ? » (Favre, 2010)

L’état émotionnel interfère en permanence dans le traitement des informations. Il n’y a pas de fonctionnement cognitif indépendant d’un fonctionnement émotionnel. Apprendre va donc engendrer des émotions.

Émotion et apprentissage : exemple

La nécessité d’apprendre peut se présenter lorsque l’on n’a pas les ressources nécessaires pour effectuer quelque chose. Apprendre nécessite alors de renoncer à ses certitudes sécurisantes (frustration), et de rectifier, vers plus de modestie, l’image que l’on a de soi-même. Il faut traverser cette phase de déstabilisation cognitive et affective pour accéder au plaisir engendré par la réussite de l’apprentissage. Si l’on n’y parvient pas, on peut développer des réactions de fuite face à l’apprentissage.

Quel accompagnement ?

Il est donc nécessaire d’accompagner les enfants par une posture bienveillante vis-à-vis d’eux-mêmes (les amener à prendre conscience de leurs émotions, à reconnaître leurs satisfactions comme leurs difficultés, leur faire des retours réguliers) et des autres (créer un climat de sécurité, sans jugement, sans compétition). On les amène ainsi progressivement à comprendre leur rapport à l’apprentissage, à repérer le plaisir qu’ils ont à apprendre, à explorer, à gagner en autonomie. A terme ils se constituent un ensemble de références internes plutôt qu’externes (notes, jugements des autres…).